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Interception au-dessus de l'Alaska

1 er août 1989. C'est la toute fin de la guerre froide. Quelque part en Alaska, des radars de défense US ont détecté deu...

1 décembre 2006

Premier solo


Tu vas me faire un complet avec retour point d'arrêt.
- Ok... Fox Papa Kilo Hotel, vent arrière 30 pour un retour point d'arrêt.

En annonçant par radio mes intentions à la tour de Saint Cyr, je sais parfaitement ce que ça signifie. Je n'en prends pas pleinement conscience, mais je sais.

Cela fait quatre mois et environ vingt heures que j'ai commencé mon apprentissage de pilote d'avion privé. Quatre mois qui sont passés comme un rêve.
Voler. Observer en dessous le monde se dérouler comme un diorama fascinant. Se déplacer sans contraintes, sans limites de vitesse, sans routes, sans bordures. Avoir le sentiment de pouvoir atteindre tout ce qui est à portée de regard. Dompter la machine aussi, la connaître, la comprendre.
Piloter. Un rêve de gosse qui s'est encore magnifié en prenant corps. Décidément, j'adore ça.


Quatre mois, vingt deux heures. Et ça-y-est, je le sais, c'est aujourd'hui que je vais piloter seul pour la première fois. Le premier grand jalon de la formation de pilote, et d'après certains le plus important, le plus mémorable. Le lâcher solo.
Bien sur, ce n'est pas vraiment une surprise. Cela fait quelques temps déjà que Stéphane, mon instructeur, m'explique qu'il ne me manque pas grand chose pour pouvoir voler seul. Et plus récemment encore, j'ai compris qu'il attendait juste que la météo soit suffisamment clémente pour me permettre de faire ce premier vol. Malheureusement, malgré un mois d'octobre exceptionnellement doux, ces dernières semaines ont été assez venteuses et couvertes, avec en particulier le vol prévu mardi, annulé pour cause de vent plein travers à 30 km/h.
Mais finalement, ce vendredi 27 octobre 2006 (RTT-isé pour l'occasion), toutes les conditions sont réunies. La visibilité est bonne, à part une légère brume au ras du sol, au sud de l'aérodrome, et il n'y a quasiment pas de vent. Et après deux tours de piste sans histoires, Stéphane me demande d'annoncer un retour point d'arrêt.

- Fox Papa Kilo Hotel, numéro un, rappelez finale 30 gauche.
- Numéro 1, rappelons finale 30 gauche, Fox Papa Kilo Hotel.

En plissant les yeux dans le soleil dont les rayons rebondissent à travers la brume, je tourne en base, passe au dessus du Grand Canal, m'aligne et m'annonce en finale. Puis je fais un joli trois points au seuil de la piste 30 gauche.

- Fox Papa Kilo Hotel dégagez par la droite sur le taxiway nord et rappelez prêt au point d'arrêt 30 droite.
- Saint Cyr, on souhaiterait dégager par la gauche. Je vais descendre de l'avion, c'est le premier lâcher de mon élève.
- Ok Kilo Hotel, dégagez par la gauche.


Et hop, maintenant c'est sûr. Mais je ne réalise toujours pas. Dans ma tête, ça se bouscule. En fait non, j'ai la tête vide. Je ne sais pas. J'entends Stéphane. Il me parle dans le casque mais j'ai l'impression qu'il est loin. Il me rassure, m'explique ce que je vais devoir faire, m'assure que je sais le faire, que ça va aller tout seul. Je sais bien que je sais le faire, mais quand même, l'appréhension est là. Théoriquement, je sais les faire, ces tours de piste. Mais en pratique, il y a toujours eu une remarque, un conseil. La bille. Tu montes jusqu'où là ? Tu vas te mettre en descente quand ? Tu crois que tu es sur le plan ? C'est combien la vitesse en finale normalement ?

Est-ce que je suis vraiment capable de me débrouiller sans ça ? Je sais que oui, mais j'ai quand même l'estomac qui se serre pendant que Stéphane attrape ses affaires sur la banquette arrière et sort sur l'aile. J'écarte les écouteurs de mon casque afin d'entendre s'il a encore des choses à me dire, mais il m'adresse seulement un sourire rassurant, referme la porte et saute sur sur l'herbe. Un dernier pouce levé vers le ciel et ça-y-est, je suis seul dans l'avion.

Je commence à rouler. J'ai l'estomac serré, mais pas tant que ça finalement. Tandis que je remonte le taxiway, l'exultation, commence à monter, prenant la place de l'inquiétude. Pas facile de décrire ces sentiments entremêlés. Pour la première fois je suis sans filet. Pour la première fois, je vais vraiment piloter moi même, tout seul. Sans filet, mais sans entraves. C'est ça. D'un coté, l'appréhension de ne pas avoir de garde fou, de savoir que si je foire quelque chose personne ne va me corriger. De l'autre, l'exultation, de plus en plus présente à mesure que j'approche du point d'arrêt. Je vais prouver que je peux piloter. Me le prouver à moi-même surtout.
En vérité, ce n'est pas ce à quoi je pense. L'analyse est venue après, en discutant autour de la bouteille de Champagne au club. A ce moment là je ne pense pas , je ressens, je savoure.

Et j'effectue mes actions.
Volets, un cran. Commandes libres et dans le bon sens. Essence ouverte, pompe éléctrique on, réchauffe off. Il reste encore un peu d'appréhension, mais si peu. Verrière verrouillée, briefing pré-décollage, prêt.

Une inspiration.

- Fox Papa Kilo Hotel, prêt au point d'arrêt 30 droite.
- Fox Papa Kilo Hotel, alignez vous piste 30 droite. Autorisé décollage, vent calme.
- Alignons et décollons 30 droite, Fox Papa Kilo Hotel.

Avec application, je m'aligne entre les V, vérifie mon QFU... et je mets les gaz. L'avion s'élance sur la piste, laissant derrière lui mes derniers filets d’appréhension. Après un petit rebond, ce cher F-BPKH s'élance vers le ciel Parisien avec à son bord un pilote heureux, grisé par la sensation délicieuse d'avoir enfin concrétisé son vieux rêve : voler !